Un petit groupe s'approcha du casino. Ils parlaient fort. Ils étaient six. Un homme, la cinquantaine, barbe poivre et sel, une cigarette à la main. Une femme, sans doute la sienne, le suivait de près. A son bras, une jeune fille, d'à peu près vingt ans, lui parlait à voix basse. Une vieille dame - sûrement octogénaire -, progressait sur la fine couche de neige grâce à une canne en bois verni. Elle discutait avec une autre femme, brune à lunettes. Et enfin, une jeune fille, à l'air blasé, fermait la marche.
Les portes coulissantes s'ouvrirent, on se débarrassa de sa parka, on retira les écharpes. Il faisait chaud. Ça sentait la transpiration et l'alcool. Deux hommes à l'entrée demandaient au petit groupe de leur montrer leurs cartes d'identité. Quand ce fut au tour de Garance, dix-huit ans à peine, l'homme sourit en voyant sa photographie, vieille de huit ans.
« Vous étiez tellement jeune... »
Garance grimaça. Elle n'aimait pas du tout cette photo. Elle avait des anglaises et des lunettes à monture rouge. Quand l'homme lui rendit sa carte, elle bredouilla un merci presque imperceptible.
La première salle - celle des machines à sous - était presque bondée. Garance trouva une machine libre, déposa ses affaires, puis retira un billet de vingt euros de son portefeuille. Elle s'approcha de l'accueil, d'un pas incertain. C'était la première fois qu'elle venait au casino, la première fois qu'elle n'était pas obligée d'attendre sur le parking, dans la voiture; pendant une demie heure, voire une heure.
« Bonjour ? »
La femme en face d'elle leva les yeux. Elle était très jolie. Une grande brune, la trentaine. Ses cheveux étaient ramenés sur le sommet de son crâne en un chignon désordonné, le genre de chignon que Garance n'arrivait pas à faire - à cause de ses cheveux très lisses, pendant sur ses épaules comme deux rideaux blonds, immobiles. Les lèvres de la femme en face d'elle se tendaient en un sourire. Et en plus de ça, elle a des dents superbes, soupira intérieurement Garance.
« Bonjour, que puis-je faire pour vous ? »
« J'aimerais avoir des jetons de cinquante centimes, s'il vous plaît. Pour vingt euros », répondit Garance en tendant son billet bleu.
La femme - Nathalie selon le badge, accroché sur son tailleur bleu foncé - lui donna un lourd pot en plastique noir, rempli de quarante petits jetons dorés.
Après avoir timidement remercié Nathalie, Garance se dirigea de nouveau vers sa machine. Installé confortablement sur son tabouret, elle commença à introduire les jetons, appuyer sur 'JOUER', et regarda pleine d'espoir les 7 et les Jackpot qui, comme s'ils le faisaient exprès, ne s'arrêtaient jamais sur la ligne de paiement. Et puis, de temps en temps, elle regardait dans sa case 'crédits' et vit avec surprise qu'elle avait gagné 66 crédits à la fin de la partie. 33 euros ! Quand il ne lui resta plus aucun jeton, elle appuya sur 'payer crédits' et les soixante-six jetons tombèrent de la machine à sous. Un bruit assez comique, parce qu'il était rythmé par une musique électronique provenant de la machine; une musique assez irritante, comme dans les films d'animation, quand le super héros parvenait à détruire le méchant.
Garance rassembla son argent dans son pot, et décida d'être raisonnable, de ne pas continuer à jouer. Elle vit sa grand-mère sur une machine à sous, l'air boudeur. Garance jeta un coup d'½il à ses crédits, esquissa un sourire. Granny n'avait que quatre crédits. A côté de la grand mère de Garance se trouvait un homme, bien enrobé, avec des lunettes en monture d'écaille, l'air impassible; et ses crédits s'élevaient à... 1065. Garance étouffa une exclamation. 532 euros. Et Garance se mit à rêver. Que faire avec 532 euros ? Elle s'imagina, flânant dans les rues, s'achetant tout et n'importe quoi, pour un oui ou pour un non... Quel délice !
Elle décida de rejoindre sa s½ur qui était assise près de la Roulette anglaise. Camille ne se mouillait pas, misant tantôt le rouge, tantôt le noir. La croupière de la Roulette était placide. Garance observa ses gestes. Elle jetait la boule argentée dans la grande roulette, attendait une vingtaine de secondes, puis disait doucement, machinalement 'Rien ne va plus'. Puis elle annonçait l'emplacement fatidique avec un air un peu sadique : 'Onze, noir'. Les jetons de Camille diminuaient à vue d'½il, avant de disparaître tout à fait. Elle se leva, l'air bougon, jura de ne plus jamais jouer.
De retour dans la salle des machines à sous, Garance chercha l'homme aux 1065 crédits et le vit, toujours assis devant la même machine. La curiosité a beau être un vilain défaut, Garance ne put s'empêcher d'aller jeter un coup d'½il. Elle vit avec stupeur que l'homme avait 22 crédits, qu'il avait tout rejoué.
Cinq minutes plus tard, l'homme laissa sa machine, prit son pot vide. Bredouille. L'air toujours aussi placide. Comme si tout allait bien.
Mais il avait tort. Rien ne va. Rien ne va plus.